Coup de foudre a Upsala glacier

Cerro muraillon 2012, Pillar del sol Naciente.

Si j’étais une montagne, j’offrirais aux alpinistes la ligne dont ils rêvent. Je m´y connais bien en rêves d’alpinistes car des lignes imaginaires, j’en ai gravi beaucoup — avec mes jumelles au moment où le soleil rasant taillade les reliefs ou encore depuis ma voiture, tordant le cou par la fenêtre.  De toutes façons, je crois que si j’étais une montagne, mes lignes seraient tellement captivantes que le long de la route, les fossés seraient remplis de voitures de grimpeurs car au moindre coup d’œil posé sur une ligne, la rétine du grimpeur, comme fendue nette par un éclair, laisse pénétrer une petite graine qui germe en un instant.  Coup de foudre. Je m’arrangerais pour que mes lignes soient longues et élancées, de proportions élégantes, abordables par un cheminement astucieux à travers des reliefs variés — dalles, dièdres, proues et surplombs — parsemés d’obstacles infranchissables au premier abord. Roche et glace à la luminance inversée comme sur négatif de films photographique alterneraient, imposant une palette gestuelle complexe et acrobatique, une approche longue et harassante, nécessitant un alignement de tous les astres pour être menée à bien — le topo serait vague liant coinceurs mécaniques du 000 au N.3, jeux de coinceurs et broches courtes. Seraient inclus : étendues immenses et hostiles à traverser en autonomie, moustiques et sales bêtes en abondance. Pas luxe matériel sauf, éventuellement, un peu de tabac et une fiole de rhum mais en faible quantité.

Je ne suis pas une montagne et je me console en me disant que le monde est vaste, que cette ligne rêvée est là, quelque part, dans une nuit immobile. Je me nourris de l’espoir qu’il reste encore sur la planète des recoins cachés dans l’obscurité. Dans la plaine des désirs, les rêves rasent les murs, les Hommes se sont asséchés, un peu comme une sauce tomate qui aurait trop réduit, ils ne prennent plus de risques, ils « swipent », « likent » sans savoir ce qu’ils  « likent » vraiment. Mon plan : retourner à l’essentiel. Mais si tout le monde voulait en faire autant, y aurait-il assez d’essentiel pour tout le monde ?

Par expérience, je sais qu’une montagne a envie d’être gravie mais ne dévoile sa cachette que rarement sous un rayon de soleil. Seuls les audacieux, les visionnaires et les dé-constructeurs — ceux pour qui le ciel n’a pas de sens et peuvent tomber vers le haut ou grimper vers le bas — percent son mystère. Il leur faut constituer une équipe soudée digne des grands braquages de banques, une équipe habituée à partager la dernière cigarette, une équipe de trois minimum — cinq tout au plus pour ne pas trop diluer le plaisir — comprenant un technicien de haut vol sachant faire le grand écart et la traction à un bras, un bricoleur pouvant réparer le réchaud avec un cure dent et un troisième ne servant à rien mais très motivé pour arriver au sommet et surtout connaissant de bonnes blagues. 

Aucune prédiction possible quant au succès de l’équipe, mais même si prévenue de la possibilité d’un naufrage, le chant ténu des sirènes de roche et de glace est à tel point irrésistible qu’il fait naître les grandes audaces de la vie.

Novembre 2012.  Notre petite équipe de cinq est à la dérive dans un océan de crevasses. De grandes écailles de glace crissent sous nos pieds alors que nous nous efforçons d’ancrer nos crampons entre de profondes flaques azurées et des failles sans fond. Des pinacles gelés se dressent devant nous comme des monstres marins au bec torsadé, aux yeux sombres et attentifs, gardiens de l’infini dans un chaos informe aux nuances de bleu translucide. Guidés uniquement par l’instinct, nous errons sur le glacier, alourdis par nos sacs, à la recherche du chemin qui nous mènera au pied de notre montagne. De temps en temps, un grondement nous prévient que le vent est à nos trousses et nous nous accroupissons pour qu’il ne nous pousse pas dans l’abîme. Au-dessus de nous, le Cerro Murallon ressemble à un château hors d’atteinte dans le ciel, apparaissant et disparaissant dans un brouillard si dense qu’il semble impénétrable. A l’ouest, les nuages chargent vers nous comme une horde de cavaliers. « J’ai l’impression que plus on se rapproche, plus la montagne essaie de nous repousser » souffle Pedro, ‘’comme si elle était vivante’’. 

Depuis des mois, le pilier sud-est du Cerro Murallon hante mes rêves : un pic de granit qui culmine à 2656 mètres, loin au-dessus de l’immense calotte glaciaire sud de la Patagonie. Du haut du Fitz Roy, j’avais pu contempler les pics lointains et éparpillés qui constellent le glacier. Une paroi abrupte fendait la ligne d’horizon. Quand j’ai montré pour la première fois une photo du Cerro Murallon à mes colocataires, aux Tines à côté de Chamonix, j’avais peur qu’ils me trouvent trop ambitieux. Je savais que la clé du succès sur le pilier sud-est, jamais gravi, était une équipe solide et plus important encore, un groupe d’amis proches. Pedro Diaz, Lise Billon, Jeremy Stagnetto (alias « Djamel »), François Poncet (alias « Pompon ») et moi avions déjà été mis à rude épreuve : nous avions passé quatre mois entassés dans un appartement de vingt mètres carrés, partageant tout sauf les brosses à dents. Si nous tentions le Cerro Murallon, nous serions isolés et exposés aux tempêtes les plus violentes de Patagonie. Sans hésiter, ils ont accepté.

Nous nous sommes retrouvés à Calafate, en Argentine, début novembre. Les prévisions annonçaient quatre jours de beau et nous sommes donc partis pour le glacier presque immédiatement. Un bateau nous a déposés à l’Estancia Christina — à l’extrémité nord-ouest du Lago Argentino — où nous avons eu notre premier aperçu de la montagne. Le pilier sud-est s’élevait en une énorme colonne vertébrale de roche jaillissant de l’ombre. Le Cerro Murallon semblait flotter sur la plaine glacée du Campo de Hielo — si plat et si grand que je pouvais voir la courbure de la terre à l’horizon. L’immensité abreuvait nos fantasmes, donnant à la montagne une aura encore plus colossale. Ses contours malléables se fondaient dans le moule de notre imaginaire, se mélangeant avec nos craintes et espoirs. « Si jamais nous arrivons au sommet, » dit Djamel, « je pense qu’on peut arrêter l’escalade. » 

Chacun de nous, naturellement, voyait un sommet différent, créé par nos expériences et nos désirs distincts. Et chacun d’entre nous avait sa façon de percevoir la ligne. 

Djamel, c’est notre réaliste, la logistique vient en premier dans son esprit. Il prévoit, pas à pas, l’équipement dont nous aurons besoin et les complications que nous pourrions rencontrer. Il imagine les pires scénarios et explore toutes les solutions possibles. Plus nous nous approchons, plus la complexité de cet exercice mental augmente, de manière exponentielle et potentiellement infinie. Pedro est notre alpiniste libre et mystique. Pour lui, le Cerro Murallon est une déesse surnaturelle, elle nous présentera des défis physiques et spirituels qu’il affronte sereinement. Pompon est notre doux rêveur. Il nous voit déjà au sommet et mettra tout en œuvre pour y arriver. Lise est prudente et pratique, débordant d’imagination et de solutions originales. Je suis, par défi, l’optimiste, le parfait opposé de Djamel. Il étudie les nombreuses façons dont nous pouvons échouer, moi je prépare les réponses osées qui ne laissent aucun doute sur notre succès. Nous débattons pendant des heures de chaque problème potentiel et de sa solution : le meilleur itinéraire d’approche, la stratégie optimale pour grimper le mur, l’éthique d’ascension, la meilleure réponse au mauvais temps à un endroit donné… La liste est infinie. L’alimentation est l’un des sujets les plus sensibles. Le consensus est difficile à obtenir et la démocratie une utopie… 

Une conversation classique peut se dérouler ainsi :

Pompon : « Prenons vingt pitons. »

Lise : « Nous avons une trentaine de longueurs, ce qui ne fait que 0,7 pitons par longueurs. »

Pedro : « Hmm… Si. Si. (Pedro ne parle pas français.) »

Pompon : « Vingt pitons. »

Djamel : « Je dis dix pitons universels, cinq U, dix lames et cinq cornières. »

Lise : « Ça fait trente. Un piton par relais. »

Pompon : « Prenons vingt pitons. »

Moi : « Bon, si on est en escalade libre, on n’a pas vraiment besoin de beaucoup de pitons. »

Tous ensemble : « Pedro, que piensas ? »

Pedro : « Hmm… Si, si. »

Pompon : « Vingt pitons, ça me paraît bien. »

Et ainsi de suite, pendant des heures. La plupart de nos discussions animées se terminent par une indécision collective. Le plus têtu a généralement le dernier mot. Notre amitié empêche toute rancune. Les discussions nous aident à garder l’esprit vif alors que nous avançons doucement vers le camp de base. Le pilier sud-est s’élève au loin comme la proue d’un vaisseau fantôme. Bientôt, il devient omniprésent dans nos esprits, écrasant toutes les autres idées.

28 novembre 2012. Lorsque finalement il faut commencer à grimper, rien n’est laissé au hasard. Après avoir traversé les crevasses interminables et moraines croulantes, nous nous élevons le long du pilier sud-est, entre la lumière et l’obscurité. Le troisième jour, à mi chemin, nous installons les porta-ledges derrière un pinacle de roche brune en espérant qu’il nous protège du vent d’ouest. Sous nos pieds se trouvent déjà cinq cent mètres de granite gris, lisse et légèrement surplombant, moucheté d’éclats de diorite et découpés de fissures nettes. Lise nous explique alors, avec beaucoup d’assurance, que le légendaire chevalier français, Roland, celui de la brèche pyrénéenne, s’est rendu un jour en Patagonie. Il a taillé la roche du Cerro Murallon de deux coups d’épée, sans deviner que ces cicatrices minérales pourraient procurer un tel bonheur aux alpinistes aujourd’hui. Là, au-dessus de nos têtes, la partie la plus raide de la paroi apparaît aussi massive et compacte qu’un donjon imprenable. Le tissu rocheux se referme, et les lignes de faiblesse disparaissent — seule échappatoire, une traversée de quinze mètres le long d’une fine veine de quartz qui nous fait basculer dans la face sud facilement, comme on tourne à l’angle d’une ruelle. D’où je suis   accroché, j’admire la couronne de séracs en surplomb qui couronne le mur comme un glaçage sur un gâteau. J’installe le relai avec deux micro friends et un piton. Ça devrait faire l’affaire. Je crie à mes compagnons: « Relais ! » Pedro et Lise sont de l’autre côté du pilier, au soleil. Pompon et Djamel se reposent aux porta-ledges, 200 mètres plus bas. Après avoir grimpé toute la nuit, ils ont besoin de dormir. Réveillés à présent, ils nous regardent probablement avec envie. J’imagine Djamel jurant avec les mots les plus vifs de son répertoire exhaustif et imagé. Seul, le grondement assourdissant des séracs en chute libre rompt le silence. D’énormes blocs de glace tombent derrière moi sans même toucher le mur. Je lève les yeux à l’horizon : des nuances de bleu s’étalent sur les montagnes arides et se confondent avec le Lago Argentina, le ciel et le glacier se fondant en une énorme tache d’encre. Une vingtaine de kilomètres à l’est, je vois l’endroit où nous avons posé le pied sur la glace il y a deux semaines. Un océan de crevasses nous sépare maintenant de la terre ferme. Tout semble surdimensionné et brut. C’est comme si la nature avait prévu que personne ne vivrait jamais ici ou comme si un dieu fatigué, pressé d’en terminer avec son œuvre et ne se souciant pas des détails, avait sculpté chaque élément de manière intuitive et sauvage. Des roches cuites au soleil, brunes et violettes, s’élèvent derrière l’indigo et le gris sombre du glacier. Des ailerons de requins géants s’arquent au-dessus des gouffres si profonds qu’ils pourraient avaler toute entière la cathédrale Notre-Dame. Nos pas forment une ligne pointillée entre notre camp de base et le mur — un pont entre deux mondes. « Sec ! » crie Pedro depuis l’angle du pilier. J’ai oublié de ravaler la corde. Mes compagnons, profitant de cette traversée providentielle qui nous permet de connecter les systèmes de fissures, dansent sur ce fin filon de quartz blanc. Pedro sifflote « Stairway to Heaven ».

30 novembre : Je suis trempé. Le rocher ruisselle, l’eau jaillit sur les reliefs, coule le long de mes doigts, de mes mains et de mes avant-bras. Chaque goutte est contrainte par les mêmes lois physiques que pour les grimpeurs : la gravité et la ligne de faiblesse. Finalement, toute cette eau semble s’accumuler dans mes chaussons. Ma vision périphérique est brouillée. Je me concentre uniquement sur la prochaine prise, j’ai perdu contact avec mes partenaires, avec ce qui m’entoure. Dans un élan de survie, mon esprit fusionne avec mon corps. Un tout petit mouvement involontaire pourrait me faire voler vers le bas, comme les autres gouttes d’eau. Je suis bien loin au-dessus de ma dernière protection — une série de coinceurs mal placés — mais cette prise de conscience ne fait qu’effleurer ma concentration. Pour la dixième fois, je visualise la séquence de mouvements qui mènent au relais. Je tends la main, caressant le rocher à la recherche d’une aspérité salvatrice. Mes mains sont engourdies par la couche de glace qui recouvre la roche. Je regarde la vire au dessus et je m’imagine en train d’y assurer mes collègues, en toute sécurité. Non! Je dois rester concentré. Il est temps d’y aller. Je charge un pied. J’entends la neige qui crisse sous la pointe de mon chausson. Mes doigts s’enroulent autour d’un bloc. Je le serre de toutes mes forces. C’est cette prise qui me sauvera. Je me hisse sur la vire. La bulle qui limite mes pensées éclate. L’obscurité a enveloppé la montagne. J’allume ma lampe frontale et le monde se transforme en une frénésie de flocons de neige. Heureusement, ils tombent droit, sans vent. J’installe un relais et j’allume ma dernière cigarette, humide et tordue. Six jours se sont écoulés depuis notre dernière prévision météo. Notre téléphone satellite ne capte pas sur le mur. Nous sommes, comme le dit Djamel, « à l’ancienne » ou « old school ». Il n’y a aucun moyen de prévoir la prochaine tempête. La proue surplombante du mur terminal est fendue de haut en bas. Cette fine ligne de faiblesse, invisible d’en bas, traverse des proues colossales, s’étend à travers des dalles et zigzague entre les surplombs, ininterrompue, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne à quelques mètres de la vire où je me trouve maintenant. La cigarette me brûle les doigts. Je prends une dernière taffe et l’éteins. Mes vêtements, trempés, commencent à geler. Je ressens un coup d’angoisse : que se passera-t-il si le vent se lève ? Et si les rafales sont si fortes qu’on ne peut pas rappeler ? Deux halos de lumière s’élèvent dans l’obscurité. Pompon et Pedro sont presque arrivés. Nous sommes proches du sommet mais aussi de l’hypothermie. Cette fois le consensus est facile à obtenir : on est à bout. Il est temps de redescendre. Alors que nous commençons le rappel, j’imagine le sommet, à peine 100 mètres au-dessus de nos têtes — un plateau, un refuge contre la verticalité inquiétante qui disparaît sous mes pieds.

3 décembre : après 3 jours d’attente dans les portaledges, le soleil réapparaît. Nous sommes remontés, avons passés le point haut, et sommes à présent agglutinés ensemble sur un petit banc de roche givré. Plus que quelques heures avant le lever du soleil, chaque minute passe trop lentement. Seuls soixante mètres nous séparent du sommet du pilier. Tant de planification, de temps et d’efforts, et pourtant nous sommes coincés. Dans un élan d’optimisme, je veux grimper la dernière longueur dans le noir. Je suis récompensé par vingt mètres de chute, un friend arraché et une corde coupée. La nuit, tout semble plus effrayant. Je dérive dans le sommeil mais suis vite réveillé par le froid et le bruit de mes partenaires qui battent des mains et des pieds tentant de se réchauffer. L’aube remplit l’air de couleurs. Une lavande sombre se mêle à l’orange, au gingembre et à la fraise, imprégnant l’air du frais parfum d’un nouveau jour. Mes amis et moi flottons sur ces vagues de nuages flamboyants. De l’autre côté du glacier et du lac, au-delà des montagnes, les plaines encore obscures s’étendent jusqu’à l’océan. Le soleil se lève à l’horizon et le paysage s’enflamme. Le pilier sud-est entier s’illumine tel une proue dorée. Pompon chuchote qu’il a trouvé le nom de notre voie, El Pillar del Sol Naciente, « le pilier du soleil levant ». Les paroles de William Blake résonnent dans mon esprit avec une signification nouvelle, plus personnelle : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie”. Coincé avec mes compagnons sur un perchoir précaire, à 1000 mètres du sol, contemplant l’aube sur ce désert glacé, tout fait sens. Les peurs et les souffrances, le labeur et les moments de doute. Les rayons du soleil me réchauffent le visage. Nos corps engourdis commencent à bouger. Le mur au-dessus est toujours aussi raide, mais il n’inspire plus la peur. La nouvelle lumière dissout les ombres et laisse place à des pensées rationnelles. Il est temps d’essayer à nouveau de franchir ce dernier obstacle nous séparant du sommet. Pompon s’engage, mais décide de ne pas prendre de broches — la glace semble inprotegeable. Lise insiste pour qu’il en prenne quelques-unes, mais Pompon ignore son conseil. « Ça va, ça va », répond-il un peu tendu, les yeux levés. Le tube de glace suspendu a  tellement pris le chaud qu’il semble une masse informe de trous et de glaçons tordus. Nous l’encourageons tous. Un tunnel dans la glace paraît contourner le premier obstacle — un mur en surplomb couronné de fragiles stalactites. Encore quelques mètres et il est à la base du stalactite. Il égalise quelques câblés branlants qui seront sa seule protection sur les vingt prochains mètres. Nous restons tous silencieux. Quand il frappe ses piolets, ils disparaissent entièrement dans la glace aérée. Peu à peu, Pompon gagne du terrain. Un bloc s’arrache sous ses pieds, il décroche presque. « Allez, Pompon ! », nous crions tous. Regarder cette scène est terrible. Bien plus effrayant que de grimper ! Il disparaît derrière une rampe. Petit à petit la corde arrive à son bout. Finalement, un faible « relais » retentit. « A-t-il dit relais ? » s’exclame Pedro. L’espoir tremble dans sa voix. Il sort une oreille de sous son bonnet : « Je crois que oui », répond Djamel. Alors qu’il retire la corde de son dispositif d’assurage, les yeux de Djamel brillent. « Un morceau de glace dans l’œil », marmonne-il. Lise se tourne vers moi avec un immense sourire. Pedro lève les yeux en silence. Il est temps de partir.

Notre ligne de rappel sera la seule trace physique de notre passage, quelques bouts de métal et de cordelette effilochée. Ferrari, Aldo et Vitali gravissait en 1984 le pilier nord, alors âgés d’à peine vingt ans. Shipton et son équipe, 50 ans auparavant, gravissait pour la première fois le sommet du Muraillon. Nous n’avions vu aucune trace de leur passage. Chaque page d’histoire qui se tourne doit laisser une nouvelle feuille immaculée pour les prochains audacieux en quête de leur ligne. En embarquant sur le bateau du retour,  je me retourne une dernière fois pour m’assurer que tout cela n’avait pas été un rêve. Notre forteresse disparait doucement, engouffrée dans le rouleau tourbillonnant de nuages venus de l’ouest. Les vents rugissants de la Patagonie balaient déjà les traces de nos pas sur le glacier. Le dernier coin de rocher s’efface soudain dans le bouillon cotonneux. Notre montagne disparaît.

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